___D'une maigreur fascinante et effrayante. Elle refuse totalement de se nourrir. Elle puisait, de temps à autre, au plus profond d'elle-même, la force indispensable pour avaler quelques hideuses victuailles, pourtant essentielles à son corps décharné. Mais elle n'y arrive plus. Esthétique obsessionnelle. Sa beauté s'est envolée avec les kilos. D'une laideur rebutante. Ses os sont plus saillants jour après jour. Ils finiront par transpercer sa peau, lames acérées la perforant de l'intérieur. Sa peau, mince enveloppe corporelle livide altérée par les souffrances qu'elle lui inflige. Cadavérique. Pourtant, elle aime ce nouveau corps. Mais pas assez. Pas encore. Alors elle régurgite. Tout, et bien plus encore. Sa peau sculpte parfaitement son ossature, mais ce n'est pas assez pour elle. Ses fins doigts pénètrent dans son gosier, déclanchant les pulsions nécessaires à l'évacuation du liquide de putréfaction. Elle aimerait s'ouvrir le ventre, et infiltrer ses doigts dans son estomac, pour le racler et s'en extirper les résidus tenaces de nourriture qui ne s'en sont pas encore échappés. Ils s'enfoncent sans trêve dans sa bouche. Chaque jour, elle vomit. Comme un rituel perpétuel sacré, assujettie par la Déesse Beauté. Les ultimes ondes de vie parcourant son corps s'échappent, avec la substance répulsive, dans les toilettes. Ce répugnant trou fétide qui l'absorbe totalement. Elle passe chacune des secondes de sa misérable vie, penchée au dessus du néant putride, dont elle ne peut plus s'arracher, les mains contractées à la cuvette impropre, dont elle est incapable de se séparer. Les effluves nauséabonds qui en émanent la pousse à régurgiter encore. Ce sont ses entrailles qui finiront bientôt au fond du trou. A bout de souffle. Éc½urée. Pourtant, elle recommence toujours. Exténuée. Contorsion violente. Cette fois, c'est du sang qui jaillit de son béant orifice buccal. Elle vomit son liquide pourpre. Il est si beau son sang. Si pur. Et abondant. Beaucoup trop abondant sur le sol glacial.
__« Anorexie. Boulimie. Trop faible pour la vie, elles m'ont aidée à lui échapper. Alors, merci. Peut-être était-ce ça mon but finalement ? Recracher les kilos, et par-dessus tout, recracher la vie. De toutes manières, ce monde n'était pas le mien. Dans cette société décadente où la beauté exerce sa dictature, seules les personnes fortes s'en sortent. Moi j'étais faible. Très faible. Trop faible. Alors je m'incline, je m'en vais. Continuez le combat, je m'envole vers la promesse éternelle d'un repos paisible. Mais ne vous inquiétez pas pour moi. Mourir c'est simple. C'est vivre qui est difficile. Survivre. »
__Image : Anni Bertram. ( ou Darkview. )__Texte : Par moi.